Mareva me raconte par e-mail ses jeunes années en Polynésie (Bora Bora et Papeete).
Ce sont des témoignages forts et pleins d’émotions qui me font mesurer combien la Polynésie a changé ces 40 dernières années.
Voici son récit sans retouche. :
J'ai retrouvé un vieux cahier dans lequel j'avais gribouillé quelques notes. Il m'a aidé à retisser cette période de ma vie.
... " Je te parle d'un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaitre". Ce n'est pas leur faute: ils n'étaient pas nés. Même pas à l'état d'étincelle lubrique dans le regard de leurs parents!
En 1960, j'ai 5 ans. Je découvre la vie mais pas encore le monde qui l'entoure.
En 1972, j'ai 18 ans. Je suis sur le point de quitter mon archipel : études en France à Montpellier.
A cet instant, je ne me doute pas que je pars pour très (trop) longtemps, que je ne reviendrai qu'épisodiquement.
Depuis ma naissance, j'oscille entre 2 mondes, 2 horizons, 2 imaginaires, 2 cultures. Je n'ai jamais réussi à trancher. Encore aujourd'hui je n'y parviens pas. Peut-être la faute de mon ascendant astrologique: mi-balance, mi-gémeaux.
1965-1969. : Les années bonheur à Bora Bora
Si je devais résumer ma vie à cette époque-là, ce serait en quelques mots: simplicité, douceur, sérénité et prés de la nature. A des années-lumière du décorum pour touristes. Une ère d'aventures pour une jeunesse avide de découvertes.
Une ère de sécurité aussi. Personne ne ferme sa porte à clé. Seuls des paréos "défendent" l'entrée du fare familial. Je ne me souviens pas avoir vu mes parents fermer quelque chose. Ils tirent juste le paréo.
Autour des fare: aucun panneau tapu, aucune barrière, mais des haies fleuries soigneusement entretenues.
Mes frères, ma sœur et moi, faisons du stop pour nous rendre dans les localités voisines: aucun danger, mais il nous arrive souvent de voyager avec les cochons, les poules, les taros et autres légumes. Que du bonheur! la LIBERTE ! Enfin ... Presque. Nous pensons être livrés à nous-mêmes, mais en réalité, mama veille de loin, toujours prête à intervenir si besoin est, et avec moi, c'est" souvent.
Malgré, cette surveillance, je réussis parfois à m'éclipser pour rejoindre ma bande de garnements. Direction: un petit cirque sous-marin, entre la pointe Fitiiu et le motu Tofari : le Bal des mantas.
C'est là que, attirées par des conditions de courant favorisant une abondance de plancton dont elles se nourrissent, des dizaines de fafapiti viennent chaque jour prendre leur petit déjeuner aquatique. Ce sont mes copines et je plonge au milieu d'elles. Elles me connaissent et viennent m'entourer de leurs grandes ailes en me faisant admirer leur ventre immaculé pour que je le caresse.
Je jardine aussi: un petit carré dans le jardin familial. Chacun de nous a le sien et la concurrence est féroce. Comme je n’'ai pas la main verte, mes résultats ne sont pas à la hauteur de mes efforts. Qu'à cela ne tienne, je chaparde sans complexe dans les cultures de mes frangins. Je pille sans vergogne monettes, hihiscus et autres tiare. S'en suivent de nombreux pugilats et crêpages de chignons. Comme je crie plus fort que tous les autres, j'ai souvent le dernier mot.
Quelques années plus tard, je provoquerai tout Vaitape, (le village de Bora) en portant une fleur de tiare sur les deux oreilles, un peu vers l'arrière : " Je suis disponible immédiatement ".
Pendant les vacances, j'accompagne mes frères pour TAUTAI TU' IRI; Cette technique de pêche est à la fois un sport, un plaisir, un rituel ancestral et un prétexte à une grande fête populaire et rassemble tous les habitants de l'île, qui mettent à l'eau une impressionnante armada de pirogues. Le lagon résonne alors des clameurs des rameurs, encerclant les bancs de poissons et des cailloux, frappant l'eau. Les poissons affolés, sont alors rabattus vers le rivage où les attend un immense piège tissé en feuilles de cocotiers et dressé par les femmes qui le referment sur des prises parfois exceptionnelles.
Mais là où j'excelle, c'est TAUTAI PATIA.. Debout à l'avant d'une pati marara, armée de mon patia i'a (harpon de pêche), j'attends le moment propice. Je rate rarement ma cible. Je suis la terreur des mahi mahi.
D'autres fois, mais plus rarement,
TAUTAI NA ROTO, pêche avec
te matau, J'aime moins: ça ne bouge
pas assez.


Le soir; après les devoirs et leçons, nous avons l'autorisation d'écouter RADIO TAHITI sur nos petits transistors. Là encore, chacun le sien. Sensation de liberté et de communication. Mon émission favorite: les légendes de Teauna Rouira dit Tearapo, un conteur moderne des mythes et légendes polynésiennes.
La radio est ma seconde école et me fait découvrir peu à peu le monde, au gré des évènements. Au fil du temps, Radio Tahiti devient mon grand maître à penser; j'adopte les termes qu'elle invente ou qu'elle ressuscite.Ce fut l'un des plus puissants antidotes à la détérioration du ma'ohi.
3 octobre 1965. Création de TELE TAHITI. Le monde rentre chez nous! Oh! pas tout de suite! 2 mois plus tard, pour Noël. Soirées scotchées devant la lucarne. Un peu dommage: avant, nous passions nos soirées entre voisins: discussions, potins et commérages.
Une révolution est en marche, mais on ne le sait pas encore. Les premiers signes sont pourtant déjà là.
La musique prend d'autres sonorités; on ne parle plus de guerre mondiale, mais de celle d'Algérie; la jeunesse bouge beaucoup; le flirt est encore romantique; point de drogue ni de racisme; la mode évolue: nous le savons: maman reçoit des revues françaises, avec un mois de retard! Conséquences: lorsque la couturière locale termine en juin la robe vue sur le magazine de mars, elle est déjà démodée avant même d'avoir été portée !
En Polynésie nous entrons dans le Futur, dans le Nucléaire. Ce sont les années CPE. On ne se doute de rien. Je reviendrai sur ce sujet délicat une autre fois.
En 1965, j'ai 11 ans et je viens de rentrer en 6ème. Ma scolarité se déroule sans trop de difficultés, nonobstant mes nombreuses "colles" pour indiscipline. A ce sujet, j'ai passé une bonne partie de ma vie d'élève au "coin". On appelait cela "aller au piquet ". Crois-moi, j'en ai examiné des murs à cette époque!
L'école est mixte et l'institutrice a en charge toutes les classes du primaire réunies dans une seule salle. Son bureau se trouve sur une estrade pour mieux surveiller les élèves.
Petit bouleversement dans ma vie: l'arrivée des stylos à bille. Ca parait évident aujourd'hui; mais pour les teenagers de 1965, c'est une vraie révolution.
A la maison, mama drive tout son petit monde d'une main ferme dans un gant de velours. A tour de rôle, nous effectuons de petites tâches ménagères:" nettoyer balayer, astiquer.".. Tu sais la chanson "Maldon" de Zouk Machine...
Côté alimentation, il faut manger ce que mama met dans notre assiette, et si ça ne convient pas, eh bien tant pis: il n'y a rien d'autre. Seule concession; le coca cola, nouvellement débarqué des States.
En semaine, extinction des feux à 20 h30 au plus tard, devoirs contrôlés, toilette faite et sans être passé par la case " télé", et sans discussion aucune. Le règlement maternel s'assouplit un peu les veilles du jeudi et du weekend. Mais rien d'extraordinaire: 22h30.
Bref, une époque heureuse malgré "l'épée de Damoclès" nucléaire. Mes parents semblent un peu inquiets, mais je suis trop jeune pour comprendre la gravité de "ce" qui se prépare.
Octobre 1967. J'ai 13 ans et je suis triste: après Jean Luc et Frank, c'est au tour de Yendi de quitter la Polynésie.. Elle part en France, à Montpellier, comme je le ferai 5 ans plus tard. En attendant, je tourne dans la maison comme un lion en cage.
Mai 68. A Paris, les pavés volent... si loin qu'ils atteignent les rivages polynésiens: grèves, manifestations, mécontentement... A la télévision, nous voyons Cohn Bendit clamer qu’il est "interdit d'interdire".
Peu à peu, la contestation gagne du terrain. Après les Îles du Vent, la contestation débarque aux Îles Sous le Vent. Bora est touchée à son tour. Les valeurs ancestrales sont remises en question, l'éducation passe au second plan. il faut "faire l'amour et pas la guerre" (précepte intéressant), faire l'école buissonnière (de plus en plus intéressant), ne plus accepter de contraintes ... Bref, un amalgame d'idées séduisantes (à l'époque), mais ces idées, mises en application n'importe comment, ont fait de notre société ce qu'elle est actuellement.
Bien entendu, je n'échappe pas à ce tsunami révolutionnaire. Subitement, la donne n'est plus la même. Je me crois adulte.
Déjà, une musique venue d'ailleurs par la voix d'Elvis avec son "Loving you", me chatouille agréablement les oreilles. En France, Yendi me parle d'un certain Johnny qui s'efforce de "retenir la nuit", de Cloclo qui nous trouve "toutes belles comme le jour " et d'Adamo, ce coquin, qui veut "mettre ses mains sur mes hanches".
Les filles s'y mettent aussi: Sheila "glorifie la fin de l'école", Sylvie "va voir des films tristes" et Françoise voit "tous les garçons et les filles s'en aller deux par deux".Mon idole c'est France Gall et je ne comprends pas pourquoi papa m'interdit de chanter (faux) "Les sucettes à l'anis". Par la suite, Eureka !. Sacré Gainsbarre !
Epoque "yéyé", celle des premières "boums"... jamais très loin des regards parentaux. Pas d'alcool, ce qui ne nous serait pas venu à l'esprit. Nous nous amusons tellement bien sans ça.
Quel bonheur de danser, serrée (mais pas trop) entre les bras du beau brun du coin. Quel frisson lorsqu'il se décide (enfin!) à me prendre la main (comble de l'érotisme!).
Pour être au top, je copie maladroitement la mode des magazines. L'ère est aux mini-jupes Mary Quant, aux carreaux vichy immortalisés par BB. Une Kelton au poignet complète la mise.
Coiffures à couettes (comme Sheila) ou choucroute (comme Brigitte) plus ou moins agrémentés de nœuds énormes (assortis à ma tenue SVP).
Une goutte de "Shalimar " dérobé à maman, un trait d'eye liner un peu hésitant: je suis prête ... à aller au cinéma à ... Papeete ... une fois par trimestre ... Lors de la grande migration familiale. Dans ces conditions, ma culture cinématographique est assez maigre: " Les Dix Commandements", "Ben Hur" ... L'époque est aux péplums !
Une autre fois je te conterai mes années lycée à Papeete. MAREVA
PS : un grand merci à Pierre pour ses photos noir et blanc, qui pour la plupart sont de Bora Bora en 1967.